L’expatriation : comprendre les enjeux émotionnels pour mieux se préparer

Plus qu’un simple déménagement, l’expatriation est une expérience de vie tout à la fois extrêmement enrichissante, mais également potentiellement déstabilisante. Entre l’excitation de la découverte d’une nouvelle culture et le choc culturel, comment se prémunir des difficultés inhérentes à l’installation dans un nouveau pays ?

Mon travail auprès des expatriés, notamment lors de mon expérience en Chine, m’a permis de saisir les nuances de ce processus. À mon sens, deux grands enjeux ressortent dans une dialectique ARRIVER-QUITTER :

  • Arriver : découverte d’une nouvelle culture, langue, habitudes culinaires, de nouveaux goûts, odeurs, etc.
  • Quitter : s’expatrier s’accompagne forcément d’un départ de son pays d’origine, de ses amis, de sa famille et de ses repères.

Ces deux mouvements activent des processus psychologiques profonds. Voici le détail des étapes émotionnelles que l’on expérimente généralement en expatriation.

1. La Lune de Miel : l’euphorie de la découverte

La plupart des expatriés commencent par une phase de découverte intense (de quelques jours à quelques mois). C’est ce que les auteurs appellent la phase de « lune de miel ».

  • L’attrait de la nouveauté : On est stimulé par l’apprentissage de la nouvelle langue, de nouveaux paysages et un sentiment de liberté.
  • L’idéalisation : On a tendance à voir le pays d’accueil sous son meilleur jour. C’est un mécanisme naturel qui nous aide à nous donner l’énergie nécessaire pour s’installer.

Comment la vivre ? C’est le moment idéal pour tisser les premiers liens, découvrir le nouvel environnement (écoles, lieux culturels, etc.). C’est une période où l’on absorbe tout sans filtre, car l’excitation masque la fatigue de l’adaptation.

💡 Le saviez-vous ? La psychologie compare souvent notre culture à une « enveloppe ». Tout comme notre peau “contient” notre corps, notre culture d’origine nourrit et contient notre psychisme (notre système de pensées, etc). En lune de miel, notre psychisme s’enrichit de l’altérité et la nouveauté, mais cela peut déjà être en soi déstabilisant.

schéma du modèle en U de l’adaptation interculturelle (issus du site ASI Movers) :

2. Faire face à l’éloignement et au choc culturel

Si l’arrivée est stimulante, le versant ‘Quitter’ est souvent éprouvant.

Certes l’expatriation est source d’un grand sentiment de liberté, mais elle peut réactiver parfois d’anciennes vulnérabilités. Un sentiment de solitude voire d’isolement peut émerger, et des émotions telles que l’anxiété, ou de la tristesse avec parfois une forme de mélancolie de la vie d’avant.

L’éloignement géographique rend aussi plus difficile la présence lors des moments clés (anniversaires) ou douloureux (maladies, deuils), générant parfois de la culpabilité.

💡 Focus : Comprendre le « Choc Culturel »

Le choc culturel est caractérisé par une forme de désorientation voire de souffrance émotionnelle face aux différences et/ou au conflit de valeurs et de coutumes entre sa culture d’origine et la culture d’accueil. Il s’agit d’une étape normale dans le processus d’adaptation.

  • La perte des indices familiers : Au quotidien, nous utilisons des codes inconscients (la distance physique pour parler à quelqu’un, la gestion du silence, la façon de dire « non », l’humour). En expatriation, ces indices sont complètement remaniés.
  • Les valeurs : Après quelques mois, le décalage entre nos valeurs et celles du pays d’accueil peut devenir pesant.
  • La crise d’identité : On peut avoir l’impression de « perdre sa personnalité » car on ne parvient pas à exprimer ses nuances ou son humour dans une autre langue ou avec d’autres codes sociaux. cela peut être en lien avec un changement de statut par exemple pour le conjoint qui “suit” celui qui a le contrat de travail d’expatriation.
  • La fatigue décisionnelle : Puisque rien n’est automatique, le cerveau doit tout analyser en permanence. Cette surcharge cognitive génère une fatigue intense, de l’irritabilité, et parfois un sentiment d’incompétence.

Le conseil de psy :

Cette étape peut être difficile, il est important d’en prendre soin, en cultivant la bienveillance envers soi. Si ces affects deviennent envahissants, un soutien thérapeutique peut aider à traverser cette zone de turbulence.

Cet extrait issu d’une étude clinique montre bien la fatigue psychique liée à la perte de l’enveloppe familière :

« Au début, tout est un effort. Même faire ses courses devient une épreuve car on ne reconnaît aucune marque, on ne comprend pas les codes. On se sent comme un enfant qui doit tout réapprendre. »

3. Acclimatation et transformation

La situation s’améliore, la navigation au sein du nouvel environnement est plus fluide. Les problèmes qui semblaient insurmontables sont désormais gérés avec humour. Le niveau d’énergie remonte.

Malgré les défis, l’expatriation est un formidable moteur d’évolution. En étant confronté à l’inconnu, on est obligé de puiser dans ses propres ressources.

  • Se redéfinir : Il est fréquent de ressentir une libération des attentes familiales habituelles. Loin des attentes de notre entourage d’origine, il est possible de se découvrir différemment.
  • Gagner en souplesse : Apprendre à vivre entre deux cultures développe une grande adaptabilité et une ouverture d’esprit précieuse.

Le saviez-vous ?

Selon certaines études ces compétences et traits de personnalité contribuent à l‘ajustement au nouvel environnement :

  • L’ouverture d’esprit : garder l’esprit ouvert et de la curiosité face à ce qui est inconnu.
  • La stabilité émotionnelle : travailler son ancrage émotionnel si besoin.
  • La flexibilité mentale : capacité à s’adapter aux changements.

Au delà de la confrontation à une nouvelle culture, l’expatriation bouleverse à un niveau plus intime et individuel.

L’expérience confronte à la “capacité d’être seul” très bien décrite par le psychologue Winnicott. Car en effet, s’éloigner c’est aussi ne plus pouvoir compter sur ses personnes ressources au quotidien. L’expatrié va devoir chercher en lui-même ses propres ressources psychologiques pour se rassurer, et faire face à l’inconnu.

Ce parcours fait écho au processus d’individuation. De la petite enfance à l’âge adulte, nous apprenons à nous séparer de nos figures d’attachement. L’expatriation peut représenter alors une étape ultime de ce cheminement — ce que certains auteurs nomment la ‘troisième individuation

4. L’intégration : le sentiment d’être « chez soi »

À cette étape l’ajustement est réalisé : le plan de la ville est connu, les codes sociaux mieux maitrisés, la langue en cours d’acquisition ou acquise, le réseau social et professionnel plus solide, sans pour autant oublier les racines. L’expatriation est considérée comme réussie : elle est devenue une partie intégrante de l’histoire de vie. L’ identité s’est enrichie d’une dimension interculturelle précieuse.

L’expatriation est un défi, mais c’est aussi une belle opportunité de se rencontrer soi-même.

Conclusion : Quand le voyage réactive le passé

L’expatriation est un révélateur et vient parfois réveiller des vulnérabilités plus anciennes : une peur de l’abandon, une insécurité intérieure ou un traumatisme de séparation passé que l’on pensait enfoui.

Si vous sentez que les difficultés vous pèsent, que l’anxiété se cristallise ou que vous vous sentez bloqué dans une tristesse profonde, il peut être souhaitable de consulter un psychologue pour faire le point, voire commencer un suivi.

📚 Le coin lecture : Pour aller plus loin

« Réussir sa vie d’Expat’” – Magdaléna Zilveti Chaland

  • Pourquoi je le recommande : Il s’agit d’un guide précieux qui aborde concrètement les différents enjeux liés à l’expatriation : cela reprend en détail les éléments mentionnés dans l’article. De plus des thématiques précieuses sont développées : l’intelligence nomade, le monde professionnel à l’international, le vécu du couple et du conjoint dit “suiveur”, de la famille, des enfants, etc.
  • Pour qui ? pour tous ceux qui souhaitent vivre à l’étranger ou qui y vivent déjà et qui aiment comprendre ce qui se joue lors de cette expérience.

Bibliographie :

  • Drewski P., 2015. L’identité à l’épreuve du déplacement : étude d’une population expatriée. Thèse Université Paris Descartes.
  • Pradillon G., Lam-Helly, 2020. De la lune de miel au burn-out culturel : quels modèles pour penser le parcours adaptatif de l’expatrié? Réseau PsyExpat, p.65-81.
Cyrille Planquois psychologue à Colomiers

Je suis Cyrille Planquois, psychologue clinicienne.

Au-delà des outils, je conçois la thérapie comme un espace de rencontre où la singularité de votre histoire est accueillie sans jugement et avec bienveillance. Mon rôle est de vous accompagner dans la compréhension de votre vécu, en m'appuyant sur vos ressources propres et sur une vision du soin orientée vers le rétablissement, et la résolution des trauma si besoin. J’ai à coeur de proposer une présence authentique et engagée lors de chaque consultation.

Je suis membre de l’association EMDR France et Europe (voir annuaire)